30 août 2013

Connie Willis : Le grand livre



   J'ai découvert Constance Elaine Trimmer Willis, plus connue sous le nom de Connie Willis, avec son roman Le grand livre. Cette auteure a reçu de très nombreux prix, et ce  n'est pas qu'une banale formulation : elle a raflé onze fois le prix Hugo, sept fois le prix Nebula, et onze fois le prix Locus... Certains pourront peut-être avancer qu'un bon auteur n'a pas besoin d'une mise en avant de ses récompenses littéraires, mais il faut reconnaître qu'un nombre aussi impressionnant de distinctions encourage le lecteur à développer une idée favorable de l'auteur.

    Le grand livre est un roman de science-fiction publié en 1992, dans lequel une jeune étudiante de treize ans passionnée d'histoire médiévale, Kirvin, se rend au moyen-âge lors d'une période critique. Il s'agit de l'année 1320, qui précéde une terrible épidémie de peste. Cette expédition temporelle est minutieusement organisée et contrôlée par le professeur Dunworthy, mentor de la jeune fille, accompagné  d'une petite équipe de chercheurs et amis. En effet, dans le XXIè siècle du roman, les voyages dans le temps, s'ils sont courants, ne sont encore qu'une découverte à manier avec énormément de précautions, d'autant plus qu'une erreur de calcul pourrait projeter Kirvin en pleine épidémie de peste bubonique.
     Dans le même temps, des archéologues travaillant sur un chantier de fouilles médiéval sont pris d'un soudain accès de fièvre virulente...

    Connie Willis est manifestement une passionnée d'histoire : son roman à la reconstitution très fidèle ne se contente pas de nous retracer les habituelles histoires de successions de rois ou autres, mais s'intéresse à la vie d'un village, voire hameau, médiéval. L'auteur sait faire preuve d'un humour efficace, à tel point que l'on regrette parfois que le roman soit si dramatique. Certaines personnes ont reproché à l'auteur la transparence du récit, qui d'après eux ne laisse pas le moindre doute sur les événements à venir. S'il est vrai que certains passages laissent effectivement pressentir la suite des événements, le reste du roman est assez surprenant et ménage d'assez bons retournements de situation.
    Il n'est pas nécessaire d'être passionné(e) d'histoire médiévale pour vous plonger dans ce roman, je peux en témoigner. Évidemment, si votre période historique favorite est le moyen-âge, vous apprécierez plus la lecture que les amateurs de science-fiction n'ayant pas d'intérêt particulier pour cette époque, mais Le grand livre peut plaire à une grande variété de lecteurs : l'aspect principal, la science-fiction, est très développé et les théories et explications quant aux voyages dans le temps sont plus que satisfaisantes. Elles s'appuient en effet de manière très cohérente sur des principes scientifiques récents, tout en laissant une grande place à nos imaginations débordantes pour compléter ce qui n'a pas (encore?) été découvert.

24 août 2013

Ann Radcliffe : Les mystères de la forêt



    Après avoir évoqué cette talentueuse auteure dans un article détaillant l'anthologie Romans terrifiants, je  me consacre cette fois uniquement à Ann Radcliffe et à ses Mystères de la forêt.
   
    Dans ce roman, Monsieur de la Motte, un Parisien endetté jusqu'au cou, décide de fuir la ville pour une destination encore indéterminée, emmenant avec lui sa femme et un domestique de confiance. Vous trouvez qu'ils sont dans une mauvaise situation? Attendez un peu. Voulant obtenir de l'aide, ils s'arrêtent devant une maison de campagne, dans laquelle de la Motte est retenu par des brigands, détenant également la jeune Adeline. Le personnage à la tête des brigands n'accepte de relâcher de la Motte qu'à condition que celui-ci emmène avec lui Adeline et ne revienne pas. La Motte s'exécute, et Adeline se retrouve entraînée dans leur fuite... Au fil de leurs discussions, la jeune fille suscite presque immédiatement l'attachement du couple La Motte et du domestique par sa situation et les horreurs qu'elle a visiblement vécues.
    
    Après quelques heures de route et des arrêts les moins fréquents possibles, nos personnages trouvent sur leur chemin une abbaye en ruine. C'est à ce moment que le talent de romancière gothique d'Ann Radcliffe se révèle une fois de plus : la description des ruines est tout simplement grandiose, et un de mes passages préférés. On plonge réellement dans l'univers du roman et les mots prouvent qu'ils sont tout autant -voire plus- capables que les images de titiller notre imagination. L'abbaye apparaît comme un lieu très probablement hanté, à la fois terrifiant et magnifique ; dans les pièces abandonnées et pleines de poussière demeurent des vestiges de leur ancienne splendeur, tandis que la salle principale de l'abbaye laisse entendre des cris passant très facilement, tant pour les personnages que pour le lecteur, pour des lamentations de spectres. L'endroit paraît labyrinthique, avec des dépendances très nombreuses, des couloirs interminables donnant sur un nombre incalculable de pièces, des sous-sols, des trappes, des bâtiments plus récents que les autres... Cependant, si l'abbaye est un lieu terrifiant, elle est le seul refuge dont disposent les personnages, bien qu'ils apprennent très rapidement qu'elle a une réputation de lieu hanté auprès des habitants des villages voisins.
    
    Le génie de ce roman réside non seulement dans la description brillante de l'abbaye, mais également dans le fait que, dans sa plus grande partie, c'est un huis-clos. En effet, si l'abbaye est encerclée par une immense forêt, cette dernière n'offre quasiment aucune possibilité de liberté aux personnages. Quand bien même Monsieur de la Motte et Adeline aiment s'y promener des heures durant, son côté chaotique et l'absence de sentiers bien définis, ajoutés à la proximité du village dont les habitants pourraient découvrir la présence de la Motte et le dénoncer, font paraitre la forêt comme une sorte de jardin entourant une prison. Quant à l'abbaye elle-même, elle m'a rappelé l'hôtel l'Overlook, dans le roman Shinning de Stephen King, dans la mesure où c'est un lieu apparemment hanté dans lequel la tension entre les personnages croît de façon démesurée en même temps qu'une certaine paranoïa s'installe.

    Si certains ont trouvé le roman trop long ou pas assez animé, ne vous fiez pas à ces commentaires. Si le roman ne contient pas de rebondissements à toutes les pages, c'est parce qu'Ann Radclife sait distiller le suspense de façon calculée et redoutablement efficace. On trouve toujours un ton très romantique à son œuvre, principalement dans le personnage d'Adeline qui semble vouée au malheur et passe de longues heures à réfléchir (tristement) à son sort, mais également dans le fait que la tempête accompagne presque systématiquement les tourments des personnages.
    Je ne peux que vous encourager à vous plonger dans ce classique, même si je dois ajouter une seule petite note négative : dans l'édition que j'ai lue (Folio, dont vous avez la photo en début d'article), la traduction est assez basique et ne reflète pas, je vous rassure, le style de Ann Radcliffe. Si on a un peu de mal à la lecture des premières pages, on se fait rapidement à la qualité de la traduction pour se plonger dans l'histoire dont, bien heureusement, l'intelligence surpasse ce défaut. Vous pourrez également apprécier le très bon choix de la couverture, dont le personnage correspond très bien à la représentation que l'on peut se faire d'Adeline.

22 août 2013

Wilkie Collins : Quand la nuit tombe

 



    Wilkie Collins était un ami très proche de Dickens, et travaillait pour lui en écrivant des articles pour son journal Household Words, puis pour All the year round.  Il semblerait que Dickens n'hésitait pas à "exploiter" son ami en ne lui laissant que très peu de temps pour ses écrits personnels. Malgré cela, Collins a eu l'occasion, entre autres, de nous régaler de ce recueil génial : Quand la nuit tombe, publié en 1856 et contenant six nouvelles écrites dans sa jeunesse.
  
     Imaginez un peintre sur le point de perdre la vue en même temps que sa fortune. Mr Kirby et sa femme Leah, hébergés par une famille de fermiers, contraints de survivre à l'aide des travaux de couture de Leah, ont finalement l'idée de mettre par écrit les histoires extraordinaires que le peintre a récoltées auprès de ses divers modèles. Étant donné que le peintre est dans l'obligation de ménager ses yeux précieux, c'est Leah qui consignera dans son journal les récits incroyables que lui relate son mari, en même temps que leur quotidien chez la famille de fermiers.
      Le journal permet de comprendre comment est venue à Leah l'idée de conserver grâce à l'écriture les histoires que son mari, jusque là, ne faisait que partager par la parole. Mr Kirby, d'abord réticent à l'idée d'exercer une autre activité artistique que la peinture, finit par céder à l'enthousiasme de sa femme et du médecin et ami suivant l'évolution de sa cécité.
      Les nouvelles composant ce recueil sont mystérieuses et dramatiques, mais -et je sais que je vais vous surprendre- pas la moindre trace de surnaturel dans ces histoires. En effet, les récits transcrits par Leah ont été recueillis par Mr Kirby, qui, en tant que peintre itinérant se déplaçant au gré de ses commandes, a souvent l'occasion de rencontrer des modèles pour le moins inhabituels, ayant eu aussi vécu ou été témoins de choses inhabituelles...
     En réalité, l'expérience a appris à Mr Kirby que non seulement les portraits étaient bien plus réussis lorsque ses modèles ne posaient pas mais restaient au contraires les plus naturels possibles, mais également qu'ils avaient, la plupart du temps, des choses pour le moins curieuses à révéler. Le peintre a donc pris l'habitude de faire parler ses modèles de ces curieuses histoires et, pendant que la narration leur fait prendre une expression relativement passionnée, il en profite pour réaliser leur portrait sans qu'ils ne se soucient de leur apparence!

    Ce recueil m'a amenée à penser que Dickens et Collins sont relativement proches en tant qu'écrivains, notamment pour leur goût partagé de critiquer leurs contemporains et leurs mœurs au travers de la fiction. Ils ont d'ailleurs écrit ensemble Voie sans issue, que je n'ai malheureusement pas encore eu le temps de lire (mais un article lui sera consacré dès qu'il aura investi ma bibliothèque!). Pour ce qui est du style d'écriture, ils restent assez différents mais tous les deux aussi bons l'un que l'autre. Je serais incapable de les "départager", quand bien même j'en aurais envie! Je vous conseille très vivement ce recueil, et j'espère que vous l'apprécierez, que vous connaissiez Dickens ou non. Pour information, Wilkie Collins s'est inspiré de l'histoire de son père, le peintre William Collins.

21 août 2013

Petite discussion avec une momie



    Petite discussion avec une momie est la nouvelle ouvrant le recueil éponyme, suivie par le célèbre Le Puits et le pendule, puis par le Roi Peste, qui clôt cette excellente trilogie. Comme vous le devinez, ces trois perles sont traduites par Baudelaire, apparemment tout autant que nous sous le charme des œuvres d'Edgar Poe.
    
   Cette discussion avec une momie a lieu dans le laboratoire d'un historien, qui convie plusieurs de ses collègues à l'autopsie d'une momie. Mais elle, étant loin d'être aussi morte qu'elle en a l'air, ne l'entend pas de cette façon...
     
   Le puits et le pendule (dont je vous recommande l'adaptation cinématographique par Roger 
Corman , intitulé "la chambre des tortures" en français. Roger Corman a également réalisé une version du Masque de la mort rouge) nous plonge dans l'enfer d'un homme devant choisir entre deux morts atroces : un pendule composé d'une énorme lame lacérée, ou un puits sans fond. Le dilemme est évidemment insoluble, et la torture psychologique habilement menée par le maître Poe.
      
  Dans le Roi peste, deux matelots plus que ivres décident de franchir les portes, pourtant condamnées, d'une ville désertée par la peste... Certains moments vous rappelleront certainement des passages de la Peste de Camus, par leur noirceur et la description plutôt crue des morts dans les rues. Globalement, l'histoire est racontée de façon presque comique malgré son côté dramatique, ce qui m'a évoqué certains passages de Dickens, qui aimait lui aussi incorporer à certaines scènes plutôt graves un humour qui dédramatisait presque la situation.

     Ce petit recueil a beau être insignifiant en comparaison de notre faim d'histoires fantastiques, il reste savoureux pour tous les fans de Poe.

20 août 2013

Serge Brussolo : Le labyrhinthe de Pharaon



  Serge Brussolo est un auteur que j'ai découvert à l'adolescence avec sa série de romans Peggy Sue et les fantômes... Bien heureusement, les adultes peuvent eux aussi bénéficier du talent de cette bête d'imagination, avec toute une série de romans sans forcément d'autres rapports les uns avec les autres que leur univers sombre, leurs personnages tordus et complexes.

    Le Labyrinthe de pharaon met en scène un pharaon ambitieux, Anathotep, qui, voulant jouir dans l'au-delà de la même toute-puissance que celle dont il bénéficie dans le monde des vivants, fait appel au talentueux architecte Dakomon, doté d'un odorat extraordinaire. Pour satisfaire la demande du pharaon, Dakomon devra imaginer un tombeau inviolable, un labyrinthe dont les pistes sont des odeurs quasi-indétectables pour quiconque ne possède pas un sens olfactif exacerbé... Mais Dakomon, ayant refusé les avances trop pressantes du pharaon, se voit brutalement privé de son nez (oui, littéralement), et a très rapidement une excellente raison de se retourner contre son ancien protecteur en s'alliant au pilleur de tombes Netoub Ashra, associée à l'embaumeuse Anouna, elle aussi dotée d'un odorat sur-puissant. Anouna se retrouve donc malgré elle confrontée à de terribles dangers, puisque son odorat lui permet d'accéder au trésor funéraire de Anathotep...

    Le génie de ce roman réside dans le talent de Brussolo, grand maître de l'absurde, qui se montre une fois de plus capable de nous embarquer de force dans son univers malsain et fantastique. La chasse au trésor, pimentée par les trahisons des uns et des autres -ce qui crée des retournements de situations pour le moins surprenants- est le fil conducteur du roman, mais cela n'empêche pas Serge Brussolo d'approfondir, au fil des pages, les personnalités de ses personnages et les relations ambiguës qu'ils entretiennent.
    Le labyrinthe de pharaon possède également une qualité que nous attendons généralement d'un roman dont le cadre est situé dans une époque passée : la précision et l'exactitude de la reconstitution historique, alliée au talent de l'auteur qui a su l'embellir et faire revivre cette époque fascinante. Cet exercice est d'autant plus difficile à réaliser que l'époque abordée est connue et enflamme l'imagination d'un grand nombre de personnes, puisqu'il s'agit non seulement de perpétuer un mythe mais aussi de le renouveler, sans tomber dans la facilité de donner aux lecteurs uniquement ce qu'ils veulent.

     Fous d'histoire et fous tout court, jetez-vous sur ce roman et n'ayez pas peur de vous laisser embarquer par l'univers de Brussolo. Si l’Égypte antique n'est pas votre période favorite, Brussolo s'est aussi intéressé au moyen-âge avec deux romans appartenant au genre policier et mettant en scène le personnage de Johan de Montpéril, le Château des poisons et l'Armure de vengeance.

19 août 2013

Contes Cruels



    Auguste Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) est un auteur dont le nom figurait au dos d'un recueil de contes de Jean Richepin à titre d'illustration. Le fait que l'auteur du résumé le situait dans la lignée d'Edgar Poe m'a immédiatement titillée, étant toujours à l'affût de génies...peu conventionnels. C'est donc avec enthousiasme que je me suis lancée dans la lecture de ces Contes Cruels.

     Villiers de l'Isle-Adam écrit des contes fantastiques que l'on pourrait grossièrement décrire comme des histoires à la manière d'Edgar Poe clôturées par une chute qui aurait ravi l'esprit tordu d'un Maupassant, mais aussi et surtout comme des nouvelles cruelles, qui dépeignent sans le moindre ménagement ses contemporains. Il s'attaque notamment à la cupidité, la superficialité et le matérialisme des personnages de son temps, dans les nouvelles La machine à gloire ou encore Vox Populi.
    D'une manière générale, Villiers de l'Isle-Adam réagit au matérialisme et à l'attachement de ses contemporains pour la science par un amour de la Beauté et de l'Art qui imprègne ses nouvelles de poésie, embellie par un style d'écriture qui ne peut laisser personne indifférent. J'ai entendu un très grand nombre de personnes se plaindre de styles qu'elles jugeaient "trop lourds", mais jamais celui de Villiers de l'Isle-Adam ne m'a donné cette impression d'être indigeste. Bien au contraire, la syntaxe soignée m'a paru être tout à fait naturelle, contrairement à certains auteurs donnant l'impression qu'ils se forçaient à soigner la forme. Il faut aussi ajouter que Villiers de l'Isle-Adam a su être cynique, cruel, sans nécessairement utiliser un vocabulaire cru, preuve pour moi qu'on peut être caustique tout en restant subtil.
   
    Ces Contes Cruels plairont énormément aux amateurs de fins atroces, sans pité, mais aussi aux amoureux de la poésie, du romantisme et du fantastique. La nouvelle qui servirait de meilleur exemple serait Véra, dans laquelle un comte se refuse à accepter la mort de sa femme. Le lecteur oscille sans cesse entre une explication surnaturelle, celle de la survie de l'épouse après sa mort, et le rationnel, un délire du comte éperdu de chagrin...
    Le mot de la fin? Lisez ce recueil magnifique, qui est pour moi digne des plus grands du XIXè, par son style, l'imagination perverse de l'auteur -qui ne fait que s'inspirer des travers de ses contemporains-, et le romantisme dont il est capable.

Drood



    Dan Simmons a une fois de plus réussi à me conquérir totalement avec un autre des ses romans fantastiques : Drood. Le titre vous rappelle quelque chose? Vous avez raison : nous avons là une référence au très fameux Mystère d'Edwin Drood de Dickens. Le Mystère d'Edwin Drood est un roman inachevé de Dickens, l'écrivain étant mort avant d'avoir pu terminer ce qui s'annonçait comme un chef d'oeuvre. En effet, le mystère s'achève en plein milieu d'un chapitre. Depuis, écrivains et simples lecteurs se sont essayés sans succès à résoudre un des plus intrigants mystères de la littérature, jusqu'à ce que Paul Kinnet, en 1956, reprenne une fin très convaincante.

    Dan Simmons n'évoque pas cette fin et ne s'intéresse qu'à ce qu'a pu écrire Dickens. Dans son roman, nous retrouvons non seulement Dickens lui-même mais son ami, collaborateur et éternel rival, Wilkie Collins, ainsi qu'un personnage inquiétant, du nom de Drood... Wilkie Collins est le narrateur de cet audacieux roman, et s'adresse au lecteur moderne que nous sommes, qu'il nomme, parfois avec une certaine ironie, Cher Lecteur.
    Resituons le contexte : en 1865, le train qui ramène Dickens à Londres déraille. Sur les lieux de l'accident, en plus des très nombreux blessés et quelques rescapés, Dickens rencontre, allant comme lui auprès des survivants, un homme vêtu d'une cape noire et d'un haut-de-forme, au nez et paupières inexistantes, qui prétend s'appeler Drood et avoir prévu sa rencontre avec l'écrivain. Dès lors, Dickens, puis Wilkie Collins, deviennent totalement obsédés par Drood. Mesmérisme, excursions plus que douteuses dans des souterrains voisins du réseau d'égouts de Londres, hallucinations, rêves étranges, morts suspectes... C'est l'univers de Dickens et de Collins qui va basculer dans les ténèbres, guidé dans sa chute par Drood. Les deux écrivains seront accompagnés dans leur déchéance par l'inspecteur Field, lui aussi obsédé par Drood, à qui il attribue plus de trois cents meurtres, directs ou indirects.
   
   La description du physique de Drood m'a énormément rappelé celle de Lord Voldemort, dès le quatrième tome de Harry Potter, quand celui-dont-je-n'aurais-pas-dû-écrire-le-nom se réincarne. Étant donné que le roman de Simmons a été publié en 2007, ce n'est pas impossible, mais je ne connais absolument pas les sentiments de Dan Simmons par rapport à la série de J.K. Rowling. De même, Drood est une sorte de maître de magie noire, influencé par les mythes de l’Égypte antique. 
    Entre les quatre personnages va se jouer une incroyable et dangereuse partie d'échecs, qui n'est pas sans rappeler celle de l'Echiquier du mal, un autre roman de Dan Simmons.
    En ce qui concerne le cadre, les fumeries d'opium plus ou moins insalubres, les souterrains les plus reculés et malsains de Londres, les quartiers les moins bien fréquentés de la capitale et les demeures respectives de Dickens et Collins accueilleront nos personnages principaux. Il faut ajouter à cela le cimetière près de la cathédrale de la ville de Rochester, qui correspond à la ville imaginaire de Cloisterham dans le Mystère d'Edwin Drood.
 
     Ce roman n'est pas seulement un roman à suspense que l'on lit pour passer un bon moment, mais c'est aussi une sorte de biographie condensée et revisitée de deux écrivains majeurs de l'époque victorienne. En effet, Dan Simmons sait ancrer son récit imaginaire dans la réalité, ce qu'il avait déjà magistralement réussi avec Terreur, et dans une moins grande mais tout de même impressionnante mesure, dans l’Échiquier du mal. La quatrième de couverture de mon édition (Pocket) met en valeur l'incroyable documentation de Simmons, et je ne peux que lui donner raison. De même, dans Terreur, j'ai été subjuguée par les faits historiques tout à faits exacts, et mêlés de façon remarquable et parfaitement fluide au récit imaginaire. Avec Dan Simmons, la réalité historique cède peu à peu le pas à l'imaginaire, à la création d'un univers incroyable et très prenant. Une fois encore, Dan Simmons a su prouver, avec Drood, son double talent d'écrivain et d'historien. Il faut ajouter à la qualité et quantité époustouflante d'informations sur les deux écrivains et la Londres de la fin du XIXè de grandes connaissances sur l’Égypte antique bien qu'heureusement, les pratiques auxquelles se livrent Drood et ses acolytes soient de pures inventions.
  
    Pour en revenir à Dickens et Collins, on assiste dans ce roman aux éléments majeurs de la vie des deux écrivains. Lorsque se produit le terrible déraillement de train de Staplehurst, Dickens est en train de travailler sur son prochain roman tandis que Wilkie Collins s'apprête à publier la Dame en Blanc, un de ses best-sellers. On suit donc, au fil des chapitres, l'avancée des travaux d'écriture de deux complices rivaux : de leurs publications indépendantes ou communes, de leur collaboration à la revue All the year round, aux adaptations pour la scène de certains romans écrits seuls ou en commun aux tournées de lectures publiques données par Dickens, Simmons nous dit tout et nous raconte les plus grands moments des vies des deux écrivains. Leur vie privée nous est également relatée dans ce roman, et rien ou presque ne nous est épargné, tant le filtre que constitue Wilkie Collins nous livre sans merci les moindres agissements de Dickens.
 
   En effet, Wilkie Collins éprouve des sentiments quelque peu ambigus à l'égard de Dickens : jaloux de sa réussite et de son statut extrêmement populaire auprès des lecteurs londoniens puis américains, il est clair que Collins supporte très mal le succès de l'autoproclamé "Inimitable" - un surnom qu'il utilisera tout au long du roman avec une ironie teintée d'amertume. Collins donne également l'impression de vouloir discréditer Dickens aux yeux du lecteur des temps futurs que nous sommes pour lui, comme s'il ne pouvait envisager l'idée que son succès et sa popularité restent intacts plus d'un siècle après. Malheureusement, je dois avouer que pour ma part, cette stratégie a réussi. Je serais incapable de dire quelle est la position réelle de Simmons par rapport à Dickens et s'il a voulu rétablir la popularité due à Wilkie Collins aux dépends de Dickens par exemple, mais la description faite de Dickens m'a laissée froide sur certains aspects, bien que je continue d'admirer l'écrivain.
  
    Wilkie Collins fait un narrateur tout sauf objectif dans ce roman, ce qui rend ce choix extrêmement intéressant : on se retrouve rapidement incapable de démêler le faux du vrai, entre les transes mesmériennes dans lesquelles tente de le plonger Dickens, ses angoisses, ses frayeurs, et ses cauchemars dus à une consommation bien plus qu'excessive d'opiacées, sous la forme d'opium qu'il fume très régulièrement et en quantités astronomiques, ou sous forme du laudanum qu'il absorbe en quantités tout aussi excessive et plusieurs fois par jour. Au final, Wilkie Collins nous livre une réalité douteuse car, au fur et à mesure que le mystère paraît se lever, on ne manque pas de remarquer que la consommation de laudanum par l'écrivain augmente en même temps que sa douleur causé par une goutte rhumatismale qui ne le laisse pas en paix. Le suspense est donc à son comble, car le narrateur présente une vision peu fiable, mais également filtrée par les informations qu'il reçoit de seconde main, qu'elle soit celle de l'ancien inspecteur de Scotland Yard Field ou Dickens lui-même, qui lui cache des informations sur Drood au fur et à mesure que l'amitié entre les deux écrivains s'étiole.
    On sent également une amertume très présente dans la façon qu'a Collins de s'adresser au lecteur, de qui il semble assez proche au début du roman, puis dont il s'éloigne à la toute fin, ne manquant pas d'user d'un langage cru montrant sa lassitude. Collins, dépeint par Dan Simmons, est un écrivain manquant certaines fois de confiance en lui, bien qu'il lui arrive par moments de se comparer à Dickens d'abord en tant qu'égal, puis en tant que supérieur. Il fait montre d'une rage déterminée de démontrer à Dickens, au monde entier (en particulier leur lectorat commun), au lecteur et surtout à lui-même qu'il a dépassé le "maître".

    Dan Simmons a une fois de plus signé un chef d'oeuvre. Je ne sais pas comment interpréter le roman par rapport de sa vie à lui, mais j'ai énormément apprécié sa manière très habile de réécrire et donner une signification inédite aux vies de Collins et Dickens. Dans Drood, Simmons a réalisé un incroyable travail de double-réécriture : il a non seulement réécrit la vie des deux écrivains en incluant un élément surnaturel, mais a aussi réécrit le mystère d'Edwin Drood en prêtant à certains éléments du roman de Dickens la signification correspondant aux événements pour le moins étranges se déroulant dans son roman. Magistral!

18 août 2013

Des fleurs pour Algernon



     Ce roman-ci est un des nombreux coups de foudre qui pour je ne sais quelle raison, sont restés jusque-là totalement inconnus de ce pauvre blog.
     Daniel Keyes est un auteur que je ne connais que par ce roman qui, bien qu'il m'ait énormément plu, ne m'a pas tout de suite donné envie d'explorer plus avant son travail. Je conviens que c'est un peu paradoxal...

     Des fleurs pour Algernon est à l'origine une nouvelle avant d'être un roman. Ne l'ayant pas lue, je ne pourrai rien vous dire sur le texte original, mais je serais curieuse de savoir si, comme le roman, la narration se fait sous la forme d'extraits de journaux intimes, qui doit être la forme d'écriture que je préfère, par l'intimité qu'elle donne avec le(s) personnage(s) duquel (desquels) nous partageons les récits.

    Le personnage dont il est question ici est Charlie Gordon, un jeune homme souffrant de retard mental employé comme apprenti dans une boulangerie, suivant en parallèle des cours de lecture et d'écriture à l'université avec une certaine Miss Kinnian. Il est un jour convoqué par une équipe de chercheurs pour subir une intervention du cerveau destinée à augmenter son efficience intellectuelle, comme cela a été le cas avec la souris cobaye nommée Algernon. Suite à l'intervention, Charlie, d'abord assisté de Miss Kinnian, a pour consigne de rédiger un journal intime afin de permettre aux deux chercheurs à l'origine du projet, le Docteur Strauss et le professeur Nemur, de suivre son évolution non seulement à l'aide de tests mais également du point de vue du ressenti et des réflexions du personnage (chose qui n'était évidemment pas réalisable avec Algernon).

     La rédaction sous forme de compte-rendus - qui finiront par prendre des allures d'extraits de journaux intimes- est extrêmement intéressante dans le sens où, au fur et à mesure de ses progrès, Charlie s'en sert comme d'un miroir et relit des souvenirs marquants à la lumière de ses nouvelles capacités. Malheureusement pour lui, il ne peut toujours pas se construire une vie sociale satisfaisante stable, étant donné que les "proches" qui le repoussaient adoptent une attitude distante parce qu'ils le trouvent "trop intelligent"! Cette contradiction se retrouve chez la plupart des personnages antipathiques du roman, et Charlie lui-même s'en rend compte. Il ne cesse de ressasser les souvenirs de sa vie avant l'opération, de les interpréter et de les comparer à sa vie actuelle.
     La deuxième raison pour laquelle la forme de journal intime est très pertinente est certainement la plus évidente : elle permet de suivre les progrès de Charlie non seulement intellectuels, mais aussi affectifs. De plus, la vie d'Algernon -n'oublions pas cette pauvre bête- est traitée en parallèle de celle de Charlie, qui voit dans les avancées de la souris une projection, ou une annonce des siennes. Seulement, Charlie et les scientifiques à l'origine du protocole voient les facultés d'Algernon décliner inexorablement...

    J'aimerais pousser plus loin ma pseudo-analyse de ce roman passionnant, mais je ne trouve pas intéressant de vous sacrifier le plaisir de la lecture au profit d'éléments que vous retrouverez aisément vous-mêmes.  Ne me reste plus, comme à mon habitude, qu'à vous souhaiter un bon moment en lisant!

    Et comme on en apprend toujours en écrivant des articles, je viens de tomber des nues (et de joie) en me rendant comte que le roman a été adopté en plusieurs films (dont un avec Will Smith, s'il vous plaît), ainsi qu'en pièces de théâtre. En résumé, il est bien plus connu que je ne le pensais. Si quelqu'un connaît l'histoire de Daniel Keyes sous quelque version que ce soit, il est invité à en parler! En attendant, cette adorable souris vous souhaite une bonne lecture.

 

17 août 2013

Non, Dracula n'est pas le seul roman de Bram Stoker


Résumé de l'éditeur :
"Là, sur la terrasse, dans la clarté lunaire maintenant plus intense, se tenait une femme vêtue d'un linceul trempé qui ruisselait sur le marbre, faisant une flaque qui s'écoulait lentement sur les marches mouillées. Son attitude et sa mise, les circonstances de notre rencontre, me donnèrent aussitôt à penser, même si elle se mouvait et parlait, qu'elle était morte. Elle était jeune et très belle, mais pâle, de la pâleur éteinte et grise des cadavres. " 
Extrait du journal de Rupert Sent Leger, cette scène - dans la pure tradition du genre - donne bien le ton de cet admirable roman gothique où s'entrelacent lettres, billets, fragments de journal intime et notes pour raconter les aventures étranges et inquiétantes d'un jeune homme sans le sou devenu du jour au lendemain châtelain dans les Balkans...

  Avis aux amateurs de bonnes vieilles histoires de vampires... et à ceux qui ne connaissent de Bram Stoker que Dracula. J'ai ici un roman gothique de premier ordre, qui ne mérite pas d'être ignoré plus longtemps. Si vous vous demandez le pourquoi du titre de cet article, il se trouve que je me suis rendue compte qu'un nombre effroyable de personnes étaient persuadées qu'elles devraient se contenter de lire et relire Dracula pour profiter du talent de Stoker, ce qui n'est pas rendre justice à cet auteur, qui a été bien plus productif que ce que le grand public laisse supposer. Je vous présenterai bientôt un recueil de romans et nouvelles du cultissime auteur irlandais, mais pour le moment, concentrons-nous sur La dame au linceul.

    A la mort d'un de ses oncles - si j'ai bien réussi à m'y retrouver dans l'arbre généalogique et les histoires de famille tordues, ce qui n'est pas certain - Rupert Sent Leger découvre qu'il possède un château en Europe de l'Est et décide s'y rendre, une de ses tantes devant l'y rejoindre. Il fait la connaissance sur place d'un peuple dirigé par un voïvode, avec lequel il noue une relation d'amitié, et leur procure les armes nécessaires pour lutter contre "l'envahisseur Turc". Je suis d'accord avec vous, rien d'original pour l'instant, on dirait même une sorte d'auto-plagiat. Mais continuons.
      L'élément le plus important du roman est l'histoire d'amour que va vivre Rupert et une étrange apparition, qui survient bien évidemment un soir de pleine lune. De là, on retrouve ce romantisme sombre qui caractérise la fin du XIXè, mêlant poésie et... macabre.
     
   Le roman est construit de la même façon que Dracula : le récit est rapporté par des lettres ou extraits de journaux intimes. Je ne me lasserai jamais de ce style d'écriture. La présence de dates nécessaire à cette forme de récit permet de rendre le suspense plus intense - disons que l'on remarque assez rapidement qu'elles s'enchaînent de plus en plus vite, jusqu'à ce que les extraits de journaux intimes ne soient plus écrits qu'à quelques heures d'intervalle à mesure que le rythme du roman devient de plus en plus effréné. De même, le rythme du roman s'accélérant avec la proximité du dénouement m'a rappelé Dracula.
     
    En résumé, j'ai particulièrement apprécié l'atmosphère du roman, du moins jusqu'à ce que... je ne peux pas vous le dire, mais pensez très fort à Ann Radcliffe en lisant ces lignes. C'est là que je me suis sentie quelque peu trahie par Stoker - n'y voyez aucun délire de persécution-, tout en admirant le coup de maître de l'écrivain, que je ne peux m'empêcher de qualifier de sadique maintenant - mais je m'arrête ici, je n'arrive pas à critiquer ce roman davantage! Le récit s'ouvre sur un fait divers rapportant la découverte par quatre marins d'un cercueil dérivant sur l'océan, dans lequel se tenait une femme drapée de blanc, et nous place d'emblée dans une atmosphère surnaturelle. La présence du fait divers m'a rappelé l'article de journal de Dracula parlant de la tempête, et je n'ai pas pu m'empêcher, malgré mon incroyable faculté de râler, d'apprécier tous ces éléments me rappelant le chef d'oeuvre de Stoker...

    J'ai tenu à vous donner le résumé présent en quatrième de couverture car il met très bien l'accent sur l'atmosphère du roman, qui est à rajouter à la liste de classiques aux côtés de L'Italien de Ann Radclife, des Hauts de Hurlevent... et de Dracula.

14 août 2013

Christian Jacq

 


    Voilà un auteur qui aura tardé à apparaître sur un blog où il avait pourtant sa place... Je suis tombée dans les romans de Christian Jacq dès l'âge de neuf ans au moins - mais rassurez-vous, ils n'ont rien d'enfantin!

    Jacq est un égyptologue à la retraite, dont les premiers et plus nombreux romans traitent -admirez cette logique implacable- de l'Egypte antique. Je n'ai jamais fait l'effort de lire ceux s'intéressant à d'autres périodes mais, connaissant Jacq, je peux vous assurer que la reconstitution historique sera de taille à satisfaire tous les fanas d'histoire. Je n'ai qu'à lui reprocher d'avoir atténué, voire arrangé certains détails pour magnifier un peu les faits mais globalement, je ne l'ai jamais vu modifier les événements importants, tels que les successions des pharaons ou les guerres par exemple. De même, les moindres aspects de la vie quotidienne sont retranscrits avec une exactitude impressionnante -du moins, d'après les bouquins d'histoire que j'ai dévorés sur le sujet.


      La plupart des romans sont réunis en séries autour d'un même personnage ou événement. La première à m'être tombée entre les mains est certainement ma préférée, La pierre de lumière. Les quatre volumes nous font revivre, pendant les dernières années du règne de Ramsès II, le quotidien d'artisans d'un village de Haute-Egypte, près de Thèbes, appelé la place de Vérité (parce que placé sous la protection de Maât). C'est là que vivaient les peintres, sculpteurs, embaumeurs et collègues chargés de préparer les tombes de la Vallée des Rois et des Reines. Alors oui, tout ça peut paraître un peu macabre, mais il faut garder à l'esprit que nos amis les égyptiens de l'Antiquité n'avaient pas la même approche de la mort que nous, ce qui s'explique en partie par le fait qu'ils croyaient à une existence prolongée dans l'au-delà. De plus, la mort est presque prétexte à un déchaînement artistique, ce qui à mon sens n'est pas si négatif. Ne vous faites pas pour autant d'idées sur cette culture, les égyptiens de l'antiquité n'étaient pas obsédés par la mort. En bref, cette série est une très belle façon de découvrir la vie des égyptiens à cette époque, peut-être plus passionnante pour certains que les livres d'histoire.


      Une autre série importante de cet auteur, toujours sur le thème de l'Égypte antique, est La reine liberté. On y découvre un fait majeur dans l'histoire des égyptiens, dont on parle pourtant très peu en-dehors des livres spécialisés, à tel point que je me suis au début demandé si ce n'était pas une invention de l'auteur. Il s'agit de l'invasion de l'Égypte par les Hyksôs, un peuple correspondant plus ou moins aux ancêtres des Perses et des Turcs. Cette période reste très dure car elle a vu l'asservissement d'un peuple pourtant très avancé ; elle a duré plus d'un siècle, et a débuté aux alentours de -1670, bien avant le début du règne de ce bon vieux Ramsès II.
    En résumé, on suit le combat d'une princesse de Haute-Egypte, Ahotep, déterminée à reprendre le pays alors même que sa famille a renoncé à sa couronne et n'exerce qu'une fonction symbolique destinée à rassurer les habitants de la dernière de parcelle de pays "libre"... Peu à peu, la résistance s'organise autour de la jeune femme.
    Cette trilogie nous inspire les mêmes émotions que n'importe quelle autre œuvre autour de la résistance, quel que soit le contexte historique, c'est à dire une admiration infinie pour les personnes ayant le courage de se battre...


   La dernière série dont je vous parlerai, constituée de cinq volumes, ne concerne ni plus ni moins que Ramsès II. On le découvre très jeune et totalement désemparé par ce qu'il considère comme l'indifférence de son père, Sethi Ier, qui, en apparence, ne le considère pas comme son digne successeur. Le premier tome est consacré à l'adolescence de Ramsès, à sa découverte des responsabilités qui pèsent sur un pharaon, ainsi qu'aux rapports complexes qu'il entretient avec son père. Au fur et à mesure que l'on parcours les tomes, on assiste à l'ascension au trône de Ramsès, à la façon dont il tente de succéder à son père et guider l’Égypte malgré le chagrin causé par la mort de celui-ci, et aux relations privilégiées qu'il entretient avec les artisans de la Place de Vérité. On insiste sur les actes qui lui ont valu son surnom de "bâtisseur" (la construction du site d'Abou Simbel et de grandes modifications des sites de Louqsor et Karnak), ses qualités de stratège (particulièrement dans le tome "la bataille de Kadesh"), mais également sur ses relations sentimentales quelques peu étranges avec Nefertari, sa femme. L'auteur ne nous le dit pas mais, comme je suis de bonne humeur aujourd'hui, je vous livre les tous derniers ragots d'il y a deux mille ans : Ramsès II aurait eu plus de soixante épouses et concubines...

   Je ne vais peut-être pas vous détailler chacun des romans de Christian Jacq - bien que j'en meure d'envie-, mais j'espère que ces quelques résumés vous auront donné envie de vous plonger dans sa façon magistrale de nous faire revivre l'Histoire. Le seul bémol serait peut-être quelques interventions divines et "miracles" un peu faciles, mais il faut au moins lui reconnaître que l'atmosphère de l'Egypte antique et sa mythologie nous sont bien restituées.
     La quasi-totalité de ses romans sont disponibles chez Pocket. Je sais que ce n'est pas une grande référence, mais c'est toujours un bon point point en termes de prix et de place dans le sac...

13 août 2013

Confessions d'un automate mangeur d'opium




    Comme vous vous en doutez certainement, je ne pouvais pas passer à côté d'un titre pareil, qui fait très probablement référence à un roman de Thomas Quincey datant de 1822, Confessions d'un Anglais mangeur d'opium. Bien m'en a pris, car ce roman de deux "jeunes" auteurs, Fabrice Colin et Mathieu Gaborit, a été une nouvelle et très plaisante incursion dans le genre steampunk. (pour rappel, le steampunk, par pitié, est un genre littéraire avant d'être une mode/un style vestimentaire. Il est né de la plume de quelques génies ayant eu la merveilleuse et saugrenue idée de faire de la science-fiction dans le passé, plus précisément durant les époques industrielle et victorienne - bien que ce ne soit pas une obligation et qu'il arrive que d'autres époques tiennent lieu de cadre à ce sous-genre de SF, également appelé science-fiction rétro-futuriste).
    
    Je vous plante le décor : Paris, exposition universelle, 1889. Au programme, une France et une Angleterre où des automates servent les hommes (un peu comme dans le cycle des robots d'Asimov, pour vous situer) et dans lesquelles les véhicules "volants", tels les aérocabs et j'en passe, sont un moyen de locomotion parfaitement habituel. Tout ce petit monde est dirigé par un fluide particulier, appelé ether qui, loin d'être une source d'énergie parfaite, recèle de grands dangers. Les personnages centraux, Théo et sa demi-soeur Margareth Saunders, sont là pour enquêter sur le meurtre de la meilleure amie de Margareth, près de laquelle un poème a été retrouvé. Bien évidemment, les soupçons se portent sur les étranges machines à la fiabilité parfois douteuse et rapidement, Théo, directeur d'un asile, se retrouve plongé dans le passé d'un de ses anciens patients, un poète anglais souffrant des séquelles de la guerre dirigée par la reine Victoria au Viêtnam et des atrocités commises par les peuples français et anglais...
     Au final, ce roman est un polar, de quoi me réconcilier avec le genre, moi qui commençais à me lasser sérieusement de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une enquête.
     Ah, et ni plus ni moins que le Comte Auguste Villiers de l'Isle Adam - dont je vous reparlerai bientôt - et la Reine Victoria - dont je vous ai déjà beaucoup parlé - assistent et prennent part aux réjouissances.

     Pour faire court, ce roman fut un régal, à tel point que je regrette de plus en plus de ne pas avoir connu le genre steampunk au temps bienheureux où j'avais le temps de lire autre chose que des articles scientifiques de psychologie (bien qu'ils soient passionnants...). Comme chaque fois que je suis enchantée par un roman dont l'action se déroule dans une époque révolue, j'ai trouvé la reconstitution parfaite, sans démagogie -je veux dire par là qu'il m'arrive de penser, en regardant certains films par exemple, que la reconstitution est là pour faire "rêver" le spectateur plutôt que pour l'informer, et je trouve assez dommage de lui faire croire qu'il n'y avait que de jolies princesses au moyen-âge et des policiers/détectives qui résolvaient toutes les enquêtes à la manière de Sherlock Holmes au XIXè. Mais ne parlons pas des choses qui nous énervent plus que fortement et restons sur un point positif avec ce bijou.
     Amateurs de steampunk, ceci est pour vous! Ne me reste plus qu'à dévorer la Trilogie de la lune de Johan Héliot, qui ma foi a l'air captivante.

12 août 2013

Greg Bear

    Les romans de Greg Bear ont été ma première incursion dans la hard science, un type particulier de science fiction dans lequel on retrouve des détails extrêmement précis à foison, ainsi qu'une rigueur scientifique assez déconcertante. En effet, chaque phénomène biologique est présenté dans le moindre détail, ce qui donne souvent l'illusion de lire un texte scientifique. Mais loin d'être ennuyeuse, cette façon d'écrire permet d'apprendre énormément sur un domaine -ici, la biologie- tout en enrichissant son vocabulaire. Évidemment, je ne vous recommande pas ces lectures si vous détestez tout ce qui a trait à la science... En résumé, on peut dire que la hard science s'oppose aux space opera tels que Star Wars, où  les incohérences sont nombreuses, mais n'ont aucune importance aux yeux des lecteurs, étant donné que la série est suffisamment passionnante pour que les fans ne tiennent pas compte de ces petites erreurs. (petit exemple : il n'y a pas de son dans l'espace, vous ne risquez donc pas d'entendre les bruits des canons lasers...)



    Pour en revenir à Greg Bear, parlons des quelques romans que j'ai lus et qui m'ont initiée à cette branche très particulière de la science-fiction.
    Tout d'abord, L'échelle de Darwin, dans lequel un étrange virus, un retrovirus (c'est à dire un fragment de virus ayant fini par s'intégrer de façon permanente dans l'ADN humain) se met soudainement à modifier de manière importante les grossesses, ce qui mène la plupart des femmes à devenir malades ou à donner naissance à des enfants non viables. Dans le même temps, des archéologues retrouvent dans une caverne les momies congelées d'une famille préhistorique : or, la femme présente des traces du virus sévissant en Amérique, et l'enfant présent est moderne, alors que ses parents sont du type cro-magnon...
   Résultat de ce scénario improbable? La tension est présente tout le long du récit, qui nous tient en haleine pendant la lecture - tout cela sans que le roman ne verse dans le sensationnel basique et barbant- et on en apprend toujours plus sur la biologie, qui est un thème qui me passionne. Ici, la science est au cœur du récit, et ne sert pas uniquement de cadre. Malheureusement, la profusion de détails pourra en énerver certains, de même que la nécessité de se référer au lexique à la fin du roman. C'est pourquoi encore une fois, je vous conseille de ne pas vous lancer dans ce genre de lecture si la science ne fait pas partie de vos intérêts...
    Ce roman possède une suite, Les enfants de Darwin, que je n'ai pas lue entièrement. Pour moi, le premier tome se suffisait à lui-même, et j'espère que vous ne partagerez pas cette impression.



   Le dernier roman de Bear à m'être tombé sous la main est La musique du sang, le développement d'une nouvelle intitulée Le chant des leucocytes. Je vous avoue que le mélange de science et de poésie du titre m'a beaucoup fait rire, mais il semblerait que Bear soit capable de nous parler de changements biologiques dramatiques avec une écriture remarquablement soignée. Pour le résumé, un savant sur le point de se faire renvoyer pour mener des recherches hors-normes s'injecte le produit de son travail directement dans le sang afin de le préserver. Mauvaise idée, puisque des cellules intelligentes, fonctionnant comme des mini-ordinateurs doués de mémoire, vont remanier son organisme de fond en comble. Bien évidemment, le phénomène s'avère très rapidement contagieux et le mal s'étend d'abord à travers l'Amérique avant d'envahir le monde à une vitesse fulgurante... (Et oui, c'est un roman catastrophe).
     Ici, pas de lexique! Il faut se débrouiller seuls pour comprendre les passages les plus complexes, et j'ai eu l'impression que M. Bear a quelque peu oublié que ses lecteurs n'étaient pas forcément des doctorants en biologie... Mais bien que certaines phrases demandent une concentration assez intense, le roman n'est pas lourd pour autant. Evidemment, les avis peuvent différer.

    Voilà pour la hard-science, qui est définitivement un genre que j'ai envie d'explorer. A vous de me conseiller des auteurs, ou de me donner vos impressions sur ces personnes qui ont décidé qu'il était temps de mettre un peu plus de rigueur scientifique dans la science-fiction...

11 août 2013

Le coin des fous

 

     J'ai découvert Jean Richepin (1849-1926), poète, auteur et acteur de théâtre né en Algérie, dans l'atrocement génial Musée des horreurs de Nathalie Prince, et je ne cesse depuis de m'en vouloir pour ne pas avoir cherché cet excellent auteur plus tôt. J'ai donc quasi immédiatement voulu remédier à ce terrible manque, et mes efforts ont été récompensés par cette trouvaille : le recueil Le coin des fous, histoires horribles, qui contient près d'une trentaine de nouvelles.
     J'ai bien conscience que le travail de cet homme recouvre bien plus que la maigre parcelle que j'ai pu en apercevoir, mais ce recueil m'a vraiment mis l'eau à la bouche. Je pense que ce sera le cas pour tous les amateurs de contes à la fois macabres, cruels, et teintés d'humour noir, exactement dans la même veine que celles que l'on retrouve dans le Petit musée des Horreurs. Les chutes sont efficaces et souvent aux dépends des personnages principaux, ce que les admirateurs de Maupassant vont certainement adorer. Bien évidemment, et ceci ne vous surprendra pas puisque vous commencez à me connaître, le fantastique est le registre dans lequel s'inscrivent la plupart des nouvelles, mais encore une fois, on est loin des traditionnels fantômes et sorcières. Tout comme les nouvelles de la première partie du musée des horreurs, le fantastique repose sur des hallucinations. En ce qui concerne les nouvelles dont le cadre est réaliste, je pense que vous apprécierez leur ton très ironique.

    Je ne vous citerai que certains thèmes présents, histoire de vous donner envie :
un miroir dont la surface a toutes les apparences de l'eau croupie, et auquel est rattaché un mystérieux poème autour d'une ondine,
une horloge aux mécanismes démoniaques,
un  médecin tout fraîchement mort laissant un héritage terriblement génial...

  L'esprit des nouvelles se rapproche énormément de la littérature fin-de-siècle (dix-neuvième siècle, bien entendu). Les monstres ne sont pas de simples étrangers aperçus de loin, le temps d'une apparition dite effrayante mais sans plus : ici, chaque créature surnaturelle touche de près l'esprit du personnage qui la voit apparaître, est un écho à ses frayeurs ou désirs profonds.
     Encore une fois, j'adore le fantastique qui a émergé aux XVIIIè et XIXè siècles, qui pour moi définit l'imaginaire occidental d'aujourd'hui. Regardez un peu autour de vous : les films d'horreurs, les séries, les romans, toutes les histoires supposées terrifiantes portent la marque de cette littérature.

    En faisant quelques recherches, je me suis rendu compte que Le coin des fous, histoires horribles n'est pas le seul recueil de contes du même registre que Jean Richepin ait écrit. Je regarderai certainement cela de plus près. Si vous en savez plus, je serais ravie de vous entendre à ce sujet!

10 août 2013

Richard Matheson : Je suis une légende




   
    Je suis une légende, un roman de science-fiction de Richard Matheson paru en 1954, est considéré à juste titre comme un classique de la science-fiction. Il a été adapté plusieurs fois au cinéma, notamment dans l'excellente version de Francis Lawrence avec Will Smith. Vous pouvez regarder ici la bande-annonce.

       Il m'a été très agréable de voir revisité le mythe du vampire à la sauce science-fiction. Bien que j'adore le genre fantastique, il est intéressant de renouveler un peu les codes du genre, non pas en enlevant le folklore habituel et sa traditionnelle panoplie constituée d'ail, croix, pieu, et lumière du jour à fuir à tout prix, mais en expliquant l'état de ces mort-vivants par la science, ce qui est peu commun, bien que Colin Wilson et ses Vampires de l'espace soient une bonne tentative, et que Catherine L. Moore a elle aussi été tentée par l'idée de vampires extraterrestres, dans sa nouvelle Shambleau.

    Ici, en 1976, tandis qu'une épidémie ravage la planète, Robert Neville est certainement l'un des seuls survivants. Quant aux autres, ils sont infectés par un virus les condamnant à fuir la lumière du jour, l'ail, et à ne se nourrir que de sang humain. A la lecture de ce résumé, on se rend très vite compte que les éléments les plus souvent rattachés aux vampires sont présents : comme je vous l'ai dit, ce n'est pas là que réside la nouveauté. Le jour, Neville peut vaquer à des occupations assez inhabituelles : préparations de pieux, recherche de nourriture, consolidation des planches à l'aide desquelles il barricade sa demeure et... recherche et extermination systématique des vampires endormis les plus proches. Cela ne lui laisse guère de temps pour se livrer à des recherches sur l'état de ces vampires et les circonstances de leur apparition mais, plus le temps passe, plus Neville ressent le besoin irrépressible de comprendre. 
    Comment le virus est-il apparu? Comment le combattre? Comment expliquer les symptômes étranges qu'il provoque?
    Neville a de quoi être perturbé : jusqu'à cette époque sombre, comme nous et tant d'autres, il était persuadé que les vampires n'avaient de réalité que dans la littérature de l'imaginaire. Seulement, contrairement à van Helsing, il ne va pas se contenter de chercher un moyen de tuer les vampires, mais il va également procéder à des recherches et expériences dans le but de découvrir la nature du virus. Le problème est que son temps est compté : il ne peut sortir que le jour, car la nuit, une horde vampires se rassemble autour de sa maison et le harcèle jusqu'à l'aube...

    Neville est un personnage complexe, loin de ce que l'on pourrait attendre de lui en lisant ce titre : Je suis une légende. On pourrait croire à une sorte de récit de héros seul contre tous affrontant courageusement une horde d'horrible-affreux-méchants-vampires, mais Robert Neville est presque un anti-héros, et "je suis une légende" n'est pas un titre vaniteux destiné à nous montrer à quel point le héros est brave. En effet, on nous donne une image d'un personnage se terrant chez lui dès le déclin des rayons du soleil, désespéré, et n'ayant au début pas la moindre idée de comment faire face à ce qui lui arrive. Il faut avouer que la situation peut générer un désespoir assez compréhensible... D'autant plus que Neville a perdu sa femme et sa fille suite à l'épidémie. Cependant, même si ces raisons sont plus que valables, elles n'expliquent pas seules le manque de combativité du personnage, qui semble totalement résigné à certains moments du roman. Je crois que c'est la chose que j'ai le plus appréciée en lui : il est humain, un point c'est tout. Ce n'est pas un surhomme prêt à combattre seul une horde de vampires, mais un humain désarmé face à la situation.
    C'est avant tout pourquoi je vous encourage à lire ce roman.

    En ce qui concerne le film de Francis Lawrence, l'ensemble est très bien mené, même si le scénario diffère un peu de celui du roman. Les scènes d'actions, si elles sont nombreuses, n'empêchent pas de recréer de manière plutôt correcte l'ambiance générale du roman, à savoir la tension et l'angoisse qui étreignent Neville la nuit tombant. De même, j'ai trouvé l'interprétation de Will Smith très proche de l'idée que je m'étais faite de ce personnage pendant ma lecture, avec un esprit combatif peut-être plus développé. Les déviations par rapport au roman m'ont parues justifiées, moi qui suis d'habitude intraitable sur ce genre de modifications...
    En somme, c'est une adaptation que j'ai beaucoup appréciée. 

5 août 2013

Le portrait de Dorian Gray



     Ce roman et son adaptation en film par Albert Lewin (en 1945) font partie de mes œuvres favorites. Comme vous vous en doutez certainement, j'aime particulièrement le contexte du récit , c'est à dire Londres à la fin du  XIXè - le roman date de 1891, et avait d'ailleurs été censuré.

     Résumé : Le peintre Lord Basil Hallward est fasciné par son jeune modèle, le dandy Dorian Gray, duquel il réalise un portrait mystérieux. En découvrant le tableau, Lord Henry Wottom, ami de Basil, ne manque pas d'être impressionné et par le modèle et par son portrait... A tel point qu'il fait remarquer à Dorian qu'il est judicieux d'immortaliser sa beauté dans un tableau, étant donné que le jeune homme ne manquera pas de vieillir tandis que le Dorian du portrait restera éternellement tel quel. Ces réflexions ont un effet considérable sur Dorian, qui émet le vœu d'inverser les rôles, de devenir la créature à jamais belle du tableau.
    Quand Sybil Vane, une jeune comédienne dont Dorian s'éprend avant de la demander en mariage, se suicide après que le dandy ait brutalement décidé de mettre fin à leur relation, c'est le portrait qui porte la marque de cette culpabilité et de cette responsabilité. Le jeune homme ne croit d'abord qu'à une illusion, mais il remarque une expression cruelle sur le portrait... Et au fur et à mesure qu'il cause du mal, Dorian ne peut ignorer la transformation progressive du tableau.  
    Dorian est un dandy, qui prône le culte du beau, de la satisfaction des plaisirs, des passions... Tout ceci va se retrouver sur son portrait.

   Mon avis : Le portrait de Dorian Gray est non seulement un classique du fantastique, mais il peut aussi donner lieu à des réflexions sur l'image. En effet, tout ce qu'en disent Dorian et Lord Henry dans les premiers chapitres est très riche, notamment le fait qu'il est suggéré que vendre son âme pour la beauté est un sacrifice envisageable. Ce roman est d'une profondeur incroyable. Premièrement, Dorian me paraît quelque peu narcissique, à voir sa réaction quand il découvre son portrait : on voit que sa propre image fait partie des plus belles choses qu'il ait jamais vues (mais ce n'est qu'une impression....) J'ai également été fascinée par le personnage d'esthète qu'est Lord Henry, qui aime l'art parce que la perfection d'une œuvre est éternelle, et subit bien moins les ravages du temps que la beauté humaine.

    J'aime aussi ce roman pour le fait qu'il appartienne à cette flopée d'œuvres fantastiques du XIXè ayant Londres pour cadre, et plus généralement l'Angleterre et les îles britanniques (Dracula, Dr Jeckyll and Mr Hyde...). Comme vous l'avez certainement compris, les auteurs anglophones du XIXè (comme Lewis Caroll, Bram Stocker, Polidori, Wells, Stevenson, les sœurs Brontë, Lewis, Le Fanu...) sont mes favoris : je trouve cette époque extrêmement riche et il est toujours aussi impressionnant de voir à quel point les auteurs se sont inspirés les uns des autres pour créer cet univers imaginaire qui continue aujourd'hui d'inspirer, et qui a même quasi totalement défini notre vision de l'imaginaire! Encore aujourd'hui, on n'imagine les "histoires de fantômes" qu'à travers le filtre de ces auteurs, qu'on les ait lus ou qu'on ait vus les adaptations de leurs œuvres.
    Je trouve génial le fait que l'influence des contes de fée, qui pour moi sont superficiels et rapidement ennuyeux, et ne visent qu'à donner une image simpliste du monde aux enfants, soit remplacée par celles de grandes œuvres. Bien sûr, certains contes sont de très bonne qualité comme ceux d'Andersen, mais la très grande majorité me paraissent plutôt abrutissants. Pour moi, ils sont suffisants comme point de départ à la création de son propre monde imaginaire mais sans plus.

    Le film : Je ne vous en dirai pas beaucoup sur le film de Lewin, puisque je l'ai trouvé totalement dans l'esprit du roman. (En clair, je l'ai également adoré). En revanche, je n'ai pas du tout vu la version de 1973, je ne sais donc absolument pas ce qu'elles vaut. En ce qui concerne l'adaptation de 2009, si j'avais des a priori négatifs, ils ont été balayés par le visionnage. En effet, il ne me paraissait avoir été réalisé uniquement dans le but de répondre à la demande de la mode de l'attrait pour la période victorienne, mais il est intéressant de voir une adaptation du roman à une époque où les tabous sont bien moins nombreux. Ainsi, l'aspect dandy de Dorian Gray est accentué, notamment en ce qui concerne sa recherche du plaisir, tandis que Lord Henry l'assiste de plus en plus en le menant dans différents lieux de l'East End. On peut également noter une excellente référence à Shakespeare et son Ophélie, puisque Sybil n'est plus une chanteuse de cabaret mais une comédienne de théâtre.

    Vous avez droit à la bande annonce de 1945 -je n'ai pas trouvé le film entier, désolée! Je suis impardonnable, mais j'adore ces génériques totalement désuets. 

3 août 2013

Les voies d'Anubis (Tim Powers)

Résumé :
En 1983, Brendan Doyle, un universitaire californien spécialisé dans le romantisme anglais, biographe de Coleridge et tentant de retracer la vie du poète William Ashbless, se voit proposer une conférence en Angleterre, sur Coleridge, par un richissime propriétaire de grands laboratoires de physique. Une fois sur place, Doyle se rend compte qu'il va devoir présenter son sujet... devant Coleridge lui-même! En effet, Darrow, le milliardaire, a conçu un projet de voyage dans le temps. Malheureusement, et comme dans tout bon roman de science-fiction ayant pour thème le voyage dans le temps, tout ne se passe absolument pas comme prévu et Brendan Doyle se retrouve piégé en 1804, où il devra survivre pendant qu'une secte pratiquant encore une ancienne magie, basée sur le culte d'Anubis, tente de le tuer... 
   
    
       Je suis récemment tombée sur cette petite merveille, qui vous charmera tout autant que moi si vous aimez le fantastique, la science-fiction, la poésie romantique anglaise et l'Égypte antique. Et oui, tout ça à la fois, puisque ce sont les références que mélange Tim Powers avec un talent incroyable.

    Ici, le principe des voyages dans le temps est que certaines périodes donnent lieu à des "bizarreries", des moments bien spécifiques où la science n'opère plus totalement et laisse place à la magie... Ainsi, les portes utilisées pour voyager dans le temps sont les fameuses "voies d'Anubis". Ces portes sont des sortes de trous dans le cours naturel du temps, qui permettent de parcourir celui-ci dans n'importe quel sens, vers le futur ou le passé.

    Alors? Tentés? Vous devriez si vous partagez les mêmes intérêts que moi (comme je l'ai dit plus haut, il s'agit majoritairement du fantastique, de la science-fiction, du romantisme et de l'Égypte antique - et également des chocolats à la liqueur, mais ils n'ont rien à faire ici) et si vous êtes curieux de voir ce que donne un mélange parfaitement réussi de fantastique et de science-fiction. Très sérieusement, l'ensemble du roman reste parfaitement crédible, ce qui est surprenant pour une tentative aussi risquée! On aurait pu croire à un délire enfantin et malhabile, mais pas du tout : l'univers est très cohérent, jamais science et magie n'empiètent sur le territoire l'un de l'autre et, avec tout ça, le suspense est maintenu tout au long du récit.
    On rencontre des personnages passionnants, parmi lesquels Lord Byron et Coleridge, s'il vous plaît, et les manipulations et re-manipulations du passé s'opèrent à merveille. En fait, Powers nous fait cadeau d'une réappropriation et d'une réinvention du passé et des événements historiques complètement délirante et passionnante. Je veux dire par là qu'il donne dans son roman des explications inédites à des événements ayant réellement eu lieu...Vous me suivez ou j'explique définitivement très mal?

    Bref, je vous recommande plus que vivement  cette perle qui mêle de façon magistrale deux grands genres de la littérature de l'imaginaire. Je vous ai mis la couverture de l'édition que j'ai en ma possession, les rééditions de Bragelonne sont vraiment superbes. 

2 août 2013

Stephen Baxter, Evolution


    Evolution est un roman de science-fiction écrit par Stephen Baxter et paru en 2003. Son originalité vient du fait qu'il tente, à travers la narration de divers moments clés, de retracer l'histoire de l'humanité dès l'apparition de nos premiers ancêtres, environ soixante millions d'années avant notre ère... Ensuite, le récit quitte la réalité historique à partir des années 2000, l'époque de l'auteur, pour nous présenter un scénario possible de l'histoire de l'humanité jusqu'à 500 millions d'années après notre ère. Tout comme c'est la cas pour Des milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach, le roman est en fait formé de chapitres correspondant à des nouvelles indépendantes mais qui, réunies, forment une histoire très complète et complexe.


    Outre les informations très précises de l'auteur sur les changements physiologiques et comportementaux des futurs humains, nous avons également un aperçu des bouleversements géologiques de la planète, mais sont aussi présents les animaux ayant fait partie de l'environnement de nos ancêtres. Les différents systèmes sont extrêmement bien détaillés, ce qui rend le roman d'autant plus passionnant que l'impression de réalisme est forte.
     Pour vous donner un petit exemple, à chaque étape du roman (ou chapitre, ou nouvelle), un personnage central est mis en valeur, qui est le plus souvent un futur être humain. On suit cette créature pendant une période variable, qui correspond généralement à celle allant de la vie adulte (d'un point de vue biologique) à la mort, en passant par l'étape de la reproduction. Entre-temps sont précisés tous les éléments composant l'environnement de l'ancêtre, tels que les malheureux se situant à un maillon inférieur de la chaîne alimentaire, mais encore les prédateurs éventuels et les animaux partageant le même habitat, qu'il soient des rivaux ou de simples voisins. Ainsi, on peut assister à certaines étapes cruciales de notre histoire, comme le croisement avec une espèce différente, qui mène à de grands changements biologiques, la modification du régime alimentaire, un changement dans la vie sociale, un comportement novateur... et on redécouvre la disparition des dinosaures, la découverte de l'écriture ou les migrations des populations de "grands singes" de manière beaucoup plus passionnante que dans un banal cours d'histoire. (Ne faites pas cette tête, je suis sûre qu'on a tous eu cette prof d'histoire sadique totalement incapable de rendre quoique ce soit intéressant - non non, je ne fais appel à aucun souvenir...)
      La seconde partie du roman est de la pure science-fiction, mais basée sur des hypothèses déjà développées concernant l'avenir de l'être humain et celui de la planète. On prend tout autant plaisir à la lire que la première, tellement Baxter a su placer le futur qu'il a imaginée dans la continuité parfaite de l'Histoire. Je vous dirais simplement que la thèse du virus et des changements climatiques indésirables causés par les humains est présente. Ce n'est pas pour autant un drame à vocation écolo, mais un simple avertissement....

    Aucun détail inutile ne vient polluer le récit et seuls les éléments ayant un retentissement majeur sur l'évolution sont relatés. L'autre point fort de ce livre est qu'en plus d'être un passionnant bouquin d'histoire, c'est un très bon roman de science-fiction, très cohérent avec les données de l'époque de l'auteur et loin de certains scénarios catastrophe farfelus tels qu'on essaie de nous les faire avaler à la télévision...

   Edit : Je viens de découvrir  en furetant qu'il existe une suite à ce roman génial, qui s'intitule tout simplement "Evolution 2". Je vous en parle dès que je l'aurais lu, mais j'attends vos avis si vous y avez déjà jeté un coup d'œil.
   Quoi qu'il en soit, Stephen Baxter a écrit de nombreux romans auxquels vous devriez vous intéresser si vous aimez la science-fiction, parmi lesquels un situé dans l'univers de Doctor Who (je vous laisse imaginer ma réaction quand j'ai appris cela...)